L’Histoire des Faux dans l’Art Précolombien Mexicain

De Tlatelolco aux ateliers contemporains : une industrie vieille de plus de quatre siècles

Dès le XVIᵉ siècle, la découverte des civilisations mésoaméricaines par les Européens suscite une fascination mêlée de curiosité ethnographique et de convoitise marchande. Cette rencontre engendre rapidement une industrie parallèle de la falsification systématique des antiquités mexicaines.

Loin d’être un phénomène marginal, cette production de faux constitue aujourd’hui un chapitre essentiel de l’histoire du marché de l’art, de la muséographie internationale et de la construction du savoir archéologique sur les cultures préhispaniques.

Leopoldo Batres (1852-1926), inspecteur général des Monuments Archéologiques du Mexique, publie en 1909 l’ouvrage fondateur : Antigüedades Mejicanas Falsificadas. Falsificación y Falsificadores.

Riche en observations directes et en illustrations photographiques, ce texte demeure une référence incontournable pour l’authentification des pièces précolombiennes.

Guillaume J. A. Bresso

Docteur en anthropologie et histoire de l’art, il combine analyse stylistique, iconographique et une connaissance approfondie des contextes culturels et archéologiques des Amériques.

Tlatelolco : le berceau historique de la falsification

(XVIIᵉ – XIXᵉ siècles)

Batres identifie le quartier de Tlatelolco, à Mexico, comme le principal centre de production de faux dès les premières décennies de la colonisation espagnole.

« La falsificación de antigüedades en México tiene historia curiosísima y abarca varias épocas, desde el siglo XVII hasta nuestros días. El emporio de la alfarería fantástica é imitativa de las antigüedades mexicanas fué un barrio de la Ciudad de México llamado Tlaltelulco. »

Traduction

« La falsification des antiquités au Mexique possède une histoire très curieuse et couvre plusieurs époques, du XVIIᵉ siècle jusqu’à nos jours. L’empire de la poterie fantastique et imitative des antiquités mexicaines fut un quartier de la Ville de Mexico appelé Tlatelolco. »

Dès la fin du XVIᵉ siècle, conquistadors, ecclésiastiques et collectionneurs européens réclament massivement :

  • idoles ;
  • jarres ;
  • flûtes ;
  • figures en terre cuite.

Les potiers indigènes de Tlatelolco, déjà spécialisés dans la céramique noire utilitaire, se reconvertissent progressivement dans la fabrication en série de pièces « à l’ancienne » : jarres à anses serpentiformes, idoles assises, culebras enroulées, flûtes zoomorphes.

Cette industrie artisanale perdure avec une remarquable continuité jusqu’au milieu du XIXᵉ siècle.

Matériaux et techniques : une évolution remarquable

Les falsificateurs démontrent une ingéniosité technique considérable et exploitent une grande diversité de matériaux.

Matériaux utilisés

  • Terre cuite (le matériau le plus courant) ;
  • albâtre importé d’Italie (1830-1866) ;
  • os humains et animaux ;
  • métaux : cuivre, or, argent, bronze, plomb ;
  • obsidienne ;
  • coquillages ;
  • noix de coco ;
  • pierre de cantería broyée mélangée à de la brea (goudron).

Techniques sophistiquées décrites par Batres

  • modèles en cire fine recouverts de galvanoplastie au cuivre ;
  • matrices en cuivre pour les códices ;
  • fonte de pièces en or en une seule opération ;
  • taille de l’obsidienne au burin et au ciseau d’acier après dépouillage au pétrole et à l’émeri.

Batres mentionne avoir acquis plus de quatre-vingts matrices utilisées pour produire de faux códices.

Focus : les chiens de Colima

Icônes falsifiées de l’art de l’Occident mexicain. Parmi les catégories les plus emblématiques figurent les perros de Colima (ou tlalchichis), sculptures creuses en céramique rouge ou noire datant approximativement de 200 av. J.-C. – 500 apr. J.-C.

Le rapport du Mexican Museum de San Francisco (2017), réalisé par le Dr Eduardo Pérez de Heredia Puente (INAH), a examiné près de 2 000 pièces : seulement 83 furent considérées authentiques et de qualité muséale (environ 4 %). Environ 96 % furent jugées fausses ou non authentifiables.

Estimation raisonnée pour 2026

Sur le marché secondaire et dans les collections privées non expertisées, le taux de faux parmi les chiens de Colima oscillerait entre 85 % et 95 %.

Portrait des falsificateurs

Batres décrit un milieu extrêmement hétérogène : artisans talentueux, potiers oaxaquènes, peintres, sculpteurs spécialisés dans les styles zapotèque, mixtèque ou aztèque.

Nombre d’entre eux vivaient dans des conditions précaires tout en atteignant un niveau technique remarquable. Ces artisans collaboraient souvent avec des revendeurs peu scrupuleux alimentant le marché international de l’antiquité.

Cas emblématiques de supercheries

La Carta de la Peregrinación de los Azteca

Longtemps considérée comme authentique et publiée par José Fernando Ramírez, cette pseudo-chronique fut dénoncée par Batres comme apocryphe. Il identifie plusieurs éléments incompatibles avec l’art préhispanique : perspective européenne, arcs en plein cintre, claraboyas (lucarnes).

Le vase de Texcoco

Présenté à l’Exposition Universelle de Paris en 1878, ce vase révéla sa nature frauduleuse lorsque les reliefs ajoutés après cuisson se détachèrent sous l’effet de l’humidité.

Perspectives contemporaines : Kelker et Bruhns

Les travaux de Nancy L. Kelker et Karen O. Bruhns constituent aujourd’hui les études de référence sur le sujet : Faking Ancient Mesoamerica (2010) et Faking the Ancient Andes (2010).

Les auteures démontrent notamment que les « anciennes collections » ne garantissent nullement l’authenticité, que les faussaires produisent des objets répondant aux attentes esthétiques du marché, et que certains faux apparaissent parfois plus séduisants que les originaux.

Leur verdict est sans appel : « Un objet précolombien non provenancé sur le marché de l’art est presque certainement soit pillé, soit faux. »

Elles estiment que plus de 40 % des pièces précolombiennes mésoaméricaines conservées dans les musées et collections privées seraient des faux.

Pourquoi cette histoire demeure essentielle aujourd’hui

Comprendre l’histoire des faux permet de mieux les identifier. Si les techniques évoluent, les principes restent les mêmes : imitation stylistique, vieillissement artificiel, exploitation de la confiance des collectionneurs.

L’expertise moderne repose désormais sur une approche pluridisciplinaire : iconographie, analyse des traces d’outils, étude des contextes archéologiques, thermoluminescence, spectroscopie et analyses physico-chimiques.

Cette démarche historique, scientifique et technique demeure indispensable pour préserver l’intégrité des connaissances sur les cultures anciennes.

Références bibliographiques

  • • Batres, Leopoldo. Antigüedades Mejicanas Falsificadas. Falsificación y Falsificadores. México, Imprenta de Fidencio S. Soria, 1909 (ou 1910).
  • • Kelker, Nancy L. & Bruhns, Karen O. Faking Ancient Mesoamerica. Walnut Creek, Left Coast Press, 2010.
  • • Kelker, Nancy L. & Bruhns, Karen O. Faking the Ancient Andes. Walnut Creek, Left Coast Press, 2010.
  • • Pérez de Heredia Puente, Eduardo. Rapport d’authentification de la collection préhispanique du Mexican Museum de San Francisco, 2017.

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